[Le Point] Pour un « plan Marshall français du numérique »

 

Dans une tribune au « Point », Vincent Ducrey, fondateur du HUB Institute et initiateur d’InnovationWeek, revient sur la nécessité d’accélérer la digitalisation de l’économie française.

La révolution numérique est un phénomène qui transforme en profondeur tous les secteurs de notre économie. L’engouement des régions autour de l’InnovationWeek, semaine nationale de l’Innovation digitale, atteste que l’impact du numérique dans le tissu économique français n’est pas qu’un phénomène parisien, mais au contraire un vaste mouvement qui touche l’ensemble du territoire. Ce mouvement se traduit également dans la perception qu’ils ont de l’innovation et du secteur numérique dans son ensemble, comme en atteste un sondage YouGov, à paraître le 1er octobre.

Une opportunité manquée

Pourtant, en dépit de cette perception positive par les Français, nos entreprises continuent d’accuser un réel retard. Se crée alors un décalage entre les pratiques des Français et l’offre proposée par les entreprises de l’Hexagone. Alors que six Français sur dix font des achats en ligne, seules 11 % des entreprises vendent en ligne et 10 % sont présentes sur les réseaux sociaux. Et ce sont bien les entreprises qui n’ont pas réussi à se digitaliser qui sont les moins compétitives. En 2013, 80 % des faillites d’entreprise en France concernaient des entreprises n’ayant pas de site internet. Le retard français sur le plan du numérique est une opportunité manquée parce que ce secteur est fortement pourvoyeur d’emplois, y compris sur le long terme : une étude du Syntec Numérique montre en effet que le numérique va créer plus de 35 000 emplois en 2015, et que cette croissance pourrait se stabiliser, voire s’accélérer, à mesure que les entreprises françaises se transforment.

Pas d’investissements lourds en infrastructures

Au-delà de ce seul secteur, l’utilisation des outils numériques par les entreprises est un vecteur de productivité permettant de se démarquer dans un monde où la mondialisation exacerbe la concurrence mais crée également de nouvelles opportunités. En nous obligeant à accélérer la transition numérique, elle nous permettra à terme de révéler un potentiel de créativité et de productivité sans précédent. C’est dans ce contexte que j’appelle à un « plan Marshall français du numérique », qui pourrait s’inscrire dans une dynamique européenne.

Si la situation économique, sociétale et géopolitique a peu de similitudes avec celle de 1947, et que les possibilités de financement sont aujourd’hui plus limitées, un parallèle peut tout de même être dressé. Le plan Marshall visait des secteurs stratégiques, ceux-là mêmes qui étaient en mesure de contribuer à une relance économique. Il déterminait pour ces secteurs des objectifs et des actions visant à réduire les blocages qui inhibaient le fonctionnement de l’économie. Sur ce même modèle, le plan Marshall français du numérique devrait viser en priorité la transformation du tissu économique français et son adaptation à la révolution numérique. À la différence du plan de l’après-guerre, le plan Marshall français du numérique ne nécessiterait pas d’investissements lourds en infrastructures. Celles-ci existent déja. Il concernerait donc l’adaptation des métiers, de l’expérience client (produits, services, relation client) et la digitalisation des processus de production, ainsi que des lois et des règles régissant l’économie.

Passer d’un modèle à l’autre

Certes, la transformation d’un modèle à l’autre, d’une culture à l’autre, ne peut pas se faire sans efforts. C’est dans l’accompagnement de cet effort que l’État peut intervenir, via un plan Marshall. Cet effort se situe également au niveau politique. L’adaptation de notre économie implique une réflexion sur la société dans laquelle nous vivons, et la manière dont l’activité économique est pensée et organisée. Sur ce plan, notre pays ne manque pas d’idées. En atteste la publication ces derniers mois de plusieurs rapports particulièrement pertinents : rapport Ambition numérique du Conseil national du numérique, études du Syntec Numérique, ou encore, plus récemment, le rapport Mettling sur le travail à l’heure du numérique. Ceux-ci doivent maintenant se traduire en actions. D’autres pays ont déjà entamé ce mouvement, et le monde n’attend pas la France pour évoluer. L’Angleterre a entamé une démarche radicale de simplification et de digitalisation de l’administration et met en place des mesures de soutien pour la transformation de l’économie. En Afrique aussi, la Côte d’Ivoire, le Togo ou encore le Kenya, hôte du 6e « Global Entrepreneurship Summit », investissent, anticipent les évolutions à venir en se positionnant sur le mobile.

En France, les politiques de tous bords s’emparent de la question. Les démarches prises en ce sens, comme la loi Macron 2 et la loi Lemaire, vont dans la bonne direction. Mais nous devons accélérer ce mouvement sous peine de passer à côté de potentielles « 30 Glorieuses numériques ».